Une bibliothèque jeunesse multiculturelle à l'image de la ville

Par Antonella Saracino et Enrica Menarbin, Bibliothécaires jeunesse à la Biblioteca Salaborsa Ragazzi
Traduit par Caroline Natali

Photographie d'Antonella Saracino et de Enrica Menarbin.

Le jeune public de la Biblioteca Salaborsa Ragazzi est à l’image de Bologne, ville cosmopolite du Nord de l’Italie, où un enfant sur trois a un parent d’origine étrangère. Partant de là, comment  répondre aux besoins culturels de ces jeunes lecteurs quand on sait combien la langue maternelle est essentielle pour grandir ? Comment résoudre les obstacles à l’acquisition et au catalogage des ouvrages dans des langues qu’on ne connaît pas ? Quelles animations pour faire vivre les collections multilingues ? Comment associer les parents et les bénévoles à ces animations ? Comment valoriser les langues minoritaires à côté des grandes langues internationales ? Ce sont toutes ces questions et bien d’autres qu’Antonella Saracino et Enrica Menarbin abordent avec enthousiasme et créativité depuis plusieurs années.  Elles nous livrent ici quelques réflexions tirées de leur expérience.

Bologne, ville monde

Chaque jour, ce sont environ 80 très jeunes enfants qui entrent dans la salle des tout-petits de la bibliothèque Salaborsa Ragazzi. Parmi tous ces enfants, voici Elena, qui parle italien et espagnol parce que sa mère est sud-américaine ; Rahat, dont la famille vient d’arriver du Pakistan et a découvert par hasard les livres en ourdou sur les étagères de la bibliothèque ; Liu, qui écoute les comptines japonaises de sa maman et les berceuses italiennes de son papa ; Tommaso, qui a une nounou philippine avec laquelle il parle anglais ; Leïla et Youssef, qui cherchent des livres en arabe quand ils sont avec maman et en italien quand ils sont avec papa ; Isabella, qui préfère lire cet album français avec son papa camerounais car elle dit que sa maman italienne ne sait pas lire le français "pour de bon".

La composition de cet auditoire raconte la situation actuelle de notre ville et préfigure ce qu'elle sera dans un avenir proche. Ce que nous voyons, ce sont principalement des enfants nés à Bologne de parents immigrés, des enfants de couples mixtes, des familles qui ont eu des parcours cosmopolites. C’est pourquoi il n’est pas surprenant de lire dans les statistiques que les enfants et les jeunes d’une autre nationalité que l'italienne représentent 21,8% des habitants de la ville et que plus d’un enfant sur trois a au moins un parent étranger (36%)1. Cette réalité ne peut plus être interprétée à travers la dichotomie italiens-étrangers sur laquelle s’est basée la réflexion autour de l'immigration dans les années 1990. Le public auquel nous nous adressons aujourd'hui est caractérisé par des identités culturelles et linguistiques composites. Nous nous demandons donc quels sont les besoins culturels de ce public et quels désirs culturels pourrait susciter une bibliothèque publique.

Des publics et des besoins très divers

En essayant de répondre à ces questions, nous orientons notre travail de constitution de collections selon le principe de la valorisation du plurilinguisme et du cosmopolitisme. Notre objectif est de mettre à disposition des collections permettant à tous les citoyens de lire dans leur langue maternelle, qu’il s’agisse de littérature de leur pays d'origine ou de littérature internationale, de lire dans les langues véhiculaires qu’ils connaissent, d'apprendre d'autres langues, de s’initier à la langue italienne y compris à travers des textes bilingues, de lire la meilleure production littéraire internationale en langue originale, de lire des livres non encore traduits en italien, d’apprendre la langue maternelle de leurs parents et de leurs grands-parents.

Très souvent, nous nous trouvons face à des enfants et des jeunes de la deuxième génération, nés et élevés en Italie dans des familles immigrées. Notre objectif est qu’ils puissent trouver dans la bibliothèque des outils pour connaître la culture de leurs origines et renouer avec elle, pour répondre à des questions concernant leur propre histoire, pour se construire une nouvelle identité. La promotion des langues maternelles est un principe fondamental qui guide notre travail. La langue n'est pas seulement un outil de communication, elle est aussi porteuse de valeurs, de modes de pensée, d'émotions et de traditions. La langue maternelle "transmet beaucoup plus que quelques mots et règles de grammaire. La langue parlée non seulement entremêle les liens émotionnels qui unissent l'adulte et l'enfant, mais inscrit également celui-ci dans la lignée généalogique du père et de la mère".2

Des langues toutes égales

Cependant, les langues ne sont pas toutes appréciées de la même manière dans notre société : enseigner l’anglais ou l’espagnol à un enfant est généralement considéré comme utile et souhaitable, mais l’avis sur la valeur positive de la connaissance de langues telles que le roumain ou l'ourdou n’est pas aussi unanime. Le risque est qu'au nom d'une prétendue meilleure intégration, de nombreuses familles privent leurs enfants de cet héritage difficile à entretenir. La bibliothèque a une tâche importante, non seulement parce que l'offre de livres peut concrètement soutenir la transmission de la langue maternelle des parents aux enfants, mais aussi parce que le simple fait que la bibliothèque possède et expose des livres dans une langue donnée valorise celle-ci. C’est la raison pour laquelle nous essayons de faire en sorte que le plus grand nombre de langues soient représentées dans nos collections (près de 80 à ce jour), même si pour de nombreuses raisons, comme le manque d’offre éditoriale, la difficulté à repérer des titres, ou les limites budgétaires, nous ne sommes pas en mesure de proposer un grand nombre de volumes. Lorsque des écoliers visitent la bibliothèque, chaque enfant d'origine étrangère est heureux de trouver au moins un livre dans la langue de ses parents et il est fier de le montrer à ses camarades de classe qui, pour leur part, expriment leur curiosité et leur intérêt, reconnaissant ainsi une valeur au plurilinguisme. 

Parallèlement, nous pensons que la bibliothèque a pour tâche de garantir le droit à l'élargissement des horizons culturels, au changement et au métissage. "Chacun a droit à une histoire, plus encore si celle-ci elle a été censurée ou n’a pas été transmise, quand le lien avec la culture d'origine a été rompu (...). Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il faille l’y enfermer. Chacun a droit aussi au dépaysement, au détour, à la métaphore, à l’élargissement de son univers culturel. Et la lecture peut être un outil privilégié pour intégrer différents univers. (...) Vous pouvez être un garçon originaire de Kabylie, qui aime les chansons qu’il a entendues dans son enfance et qui aime à la folie Rimbaud et Breton".3

De la fiction de tous les horizons

Nous sommes donc maintenant loin des "rayons interculturels" traditionnels qui, dans les années qui ont suivi la première immigration de masse en Italie, répondaient à la nécessité d'accueillir les enfants et les adolescents récemment arrivés et de faire connaître les cultures d'origine de ces familles étrangères dans notre pays. Aujourd'hui, le contexte a changé et il convient de ne pas se limiter à des textes interculturels didactiques qui, comme tous les livres écrits spécifiquement pour répondre aux besoins supposés d'une catégorie de lecteurs, ne permettent pas de s'emparer de manière créative de l'histoire, ce que Michèle Petit appelle le "droit à la métaphore"4

Sur les étagères consacrées aux collections en langue étrangère, nous prenons soin de proposer des contes de fées, des mythes, des récits, des classiques et des comptines traditionnelles, mais nous considérons également fondamentale la présence de la meilleure production éditoriale internationale pour enfants, les best-sellers internationaux traduits, ceux que tous les enfants connaissent, convaincus que c’est le seul moyen de garantir à tous un accès démocratique à ces ressources. Peut-être que ces livres, plus que d'autres, peuvent également constituer de véritables passerelles pour amener les enfants qui grandissent en Italie aux langues de leurs familles. Nous avons assisté avec enthousiasme à la découverte de la version en tigrinya5 de Fifi Brindacier [Pippi Calzelunghe], sans aucun doute le livre le plus lu parmi les nombreux ouvrages de la Biblioteca Salaborsa Ragazzi au printemps dernier lors d’un festival d’écoles de langue maternelle, qui s'est déroulé dans un parc situé à la périphérie de la ville.

Construire une collection qui réponde à ces exigences est très complexe, non seulement en raison des limites budgétaires mais aussi des obstacles rencontrés lors de la sélection de livres dans des langues qui nous sont souvent inconnues. En outre, la distribution de livres de nombreux pays est objectivement absente et, dans certains cas, même la production éditoriale destinée aux tout-petits est inexistante ou de mauvaise qualité. Le catalogage est également problématique lorsqu'il s'agit de documents dans des alphabets non latins, qui nécessitent une translittération pour être inclus dans notre système de catalogage. Face à ces contraintes, nous appliquons certains critères de priorité : nous privilégions évidemment les langues des communautés immigrées les plus représentées numériquement à Bologne, en accordant une attention particulière au nombre de résidents mineurs, aux langues communautaires, aux groupes qui fréquentent régulièrement la bibliothèque ainsi qu'aux principales langues véhiculaires.

Petit lecteur deviendra grand

Nous accordons également une attention particulière aux livres destinés aux enfants de 0 à 3 ans, en raison de l'importance que revêtent les actions menées précocement en ce qui concerne l'approche de la lecture et de l'apprentissage des langues et de la composition extraordinairement multi-ethnique de ce segment de la population. Malheureusement, les publications pour ce public n’étant pas développées dans tous les pays, il n’est pas toujours possible d’offrir à nos jeunes usagers tous les livres que nous souhaiterions. Enfin, nous essayons de sélectionner la meilleure production éditoriale contemporaine dans la langue d'origine, grâce au fait que la Biblioteca Salaborsa Ragazzi peut bénéficier du don des livres qui participent chaque année au prix Bologna Ragazzi6. Pour les langues non couvertes par ce don et pour les intégrer, nous combinons différents fournisseurs et distributeurs, sans oublier le concours de personnes connaissant la langue et la culture des pays en question (médiateurs culturels volontaires, locuteurs de langue maternelle, universitaires italiens) pour nous aider dans le choix des titres et dans la translittération à des fins de catalogage.

Lire à voix haute

Cependant, choisir, acquérir, mettre à disposition des livres en langues étrangères, les exposer sur les étagères de la bibliothèque, ne suffisent pas pour que les communautés étrangères soient conscientes de la possibilité de les utiliser. Il faut aussi que les services de la bibliothèque soient visibles hors les  murs, que les livres puissent parvenir aux bureaux des associations, dans les écoles de langue maternelle, dans les familles.

Organiser des activités de lecture à voix haute en langues étrangères va précisément dans ce sens. Depuis plusieurs années à la Biblioteca Salaborsa Ragazzi, les enfants âgés de 0 à 8 ans peuvent écouter des histoires dans des langues autres que l'italien. C’est ainsi que l’activité "Little Bo Peep" est née (lectures et comptines en anglais) tout comme les initiatives en japonais et, sur une brève période, en français et en chinois.

De plus, cette année une nouvelle expérience de lecture intitulée "Oggi assagio… [Aujourd’hui je goûte] l’arabe, le russe, l’espagnol" a commencé : une bibliothécaire et une lectrice de langue maternelle étrangère lisent dans les deux langues, en essayant de faire participer les enfants bilingues ainsi que les enfants qui ne parlent que l'italien.

La bibliothèque, lieu de participation et d'échange

Chacune de ces activités est née, au fil du temps, de la proposition des groupes de mamans ou de bénévoles. Certains d'entre eux fréquentaient déjà la bibliothèque, participaient à des réunions et lisaient à leurs enfants dans leur propre langue ; ils se sont rendus disponibles pour s’engager à nos côtés. 

La bibliothèque a mis à disposition ses espaces, du matériel de bibliothèque et, si possible, des séances de formation à la lecture à voix haute. Au cours de ces activités, la bibliothèque est devenue le lieu de rencontre des petites communautés, de groupes de familles de même origine. Dans certains cas, des associations ont été formées qui continuent de travailler sur la lecture et sur la langue au sein et en dehors de la bibliothèque. Suite aux lectures à voix haute, le japonais est même devenu la septième langue dans la bibliothèque pour le nombre de prêts (après l'anglais, le français, l’allemand, l’espagnol, l’arabe, et le russe), et ce bien que le nombre de résidents japonais à Bologne soit très faible et malgré le fait que le siège de l'association soit équipé d'une bibliothèque.

Nous pensons que ce sont ces activités qui ont un impact positif sur les enfants qui y participent et sur les adultes qui les accompagnent : elles se déroulent dans un espace accueillant et informel, les adultes sont assis par terre, avec les enfants à proximité, et sont invités à participer à la lecture en imitant des cris d’animaux, en lisant tantôt à voix basse, tantôt à voix haute, en chantant de petites comptines dans une langue autre que l'italien. Il se trouve que les parents écoutent inopinément les histoires de leur enfance, les berceuses entendues par les enfants et éprouvent le plaisir de retrouver ce contact avec leurs propres origines, habitués qu’ils sont à être continuellement plongés dans un contexte culturel et linguistique d’adoption. À ce stade, il est naturel qu'ils ressentent le désir de continuer à partager l'expérience de lecture avec leurs enfants une fois rentrés chez eux, afin de leur transmettre cette partie de leur identité.

De plus, les lectures en langues étrangères sont ouvertes à tous. Ceux qui ne parlent que l'italien ont l'occasion d'entendre des mots et des sons nouveaux et de s’approprier des comptines ou berceuses issues d'une culture lointaine ou inconnue. Les adultes et les enfants étrangers ou bilingues participent à l'affirmation et à la mise en valeur de leur langue dans un contexte linguistique différent et sont invités à se réapproprier leur patrimoine culturel en le partageant avec le groupe.

Il arrive donc qu'un enfant bilingue italien-anglais soit fasciné par les comptines japonaises, qu'une famille italienne écoute les lectures dans toutes les langues disponibles et commence à chanter la berceuse Duerme negrito7 pour se joindre aux voix des parents sud-américains présents, que des personnes de même origine linguistique se rencontrent à ces moments-là et commencent à échanger autour de leur manière de parler, de raconter et de lire à leurs enfants dans leur langue maternelle...


 

Cet article, publié sous le titre "Son tutte belle le lingue del mondo. Considerazioni sullo sviluppo delle raccolte e sulle attività in una biblioteca per bambini e ragazzi", Enrica Menarbin et Antonella Saracino, in Hamelin n° 35, "Il Migrante", janvier 2014, a été reproduit avec l'aimable autorisation des auteures.

Notes et références

1. Cittadini stranieri a Bologna: le tendenze 2012, Comune di Bologna, Dipartimento Programmazione Settore statistica, 2013.

2. Barbara Abdelilah-Bauer, Guide à l'usage des parents d'enfants bilingues, La Découverte, 2012, p….

3. Michèle Petit, Eloge de la lecture, Belin, 2002, p.76.

4. Ibidem, p. 59.

5. Parlée dans la Corne de l’Afrique, le tigrinya est notamment la langue officielle de l’Erythrée (ndt).

6. http://www.bookfair.bolognafiere.it/en/bolognaragazzi-award/1033.html

7. Berçeuse traditionnelle très populaire dans les pays hispanophones.


Pour aller plus loin

  • Antonella Saracino est chargée des services au public et du patrimoine documentaire de la Salle des bébés (0-3 ans) à la Bibliothèque Salaborsa Ragazzi de Bologne (Italie), notamment en ce qui concerne les livres et les activités en langues étrangères.
  • Enrica Menarbin, bibliothécaire à la Salaborsa Ragazzi de Bologne (Italie), est en charge du développement des collections en langues étrangères et des projets pour l'inclusion sociale et la diversité culturelle.
  • Lire également, des mêmes auteures, "À la Salaborsa Ragazzi, on lit dans toutes les langues", Takam Tikou, Juillet 2014. 
  • Le site de la Biblioteca Salaborsa Ragazzi [Consulté le 8 mars 2019].

Étiquettes