Le livre bilingue du Port a jauni, une découverte émotionnelle et sensorielle

Entretien avec Mathilde Chèvre, autrice et éditrice des éditions Le port a jauni

Propos recueillis par Sarah Rolfo

Photographie de Mathilde Chèvre

Les éditions Le port a jauni sont basées à Marseille. Les albums publiés sont parfois des adaptations bilingues d’albums initialement parus dans le Monde arabe, et majoritairement des créations contemporaines.

Qui êtes-vous, Mathilde Chèvre ?

J’ai envie de parler du fait d’avoir grandi très éloignée du monde, au fin fond d’une ancienne ferme dans les Pyrénées orientales dans la montagne à plusieurs heures des premières villes et des premiers villages. Petite, je rêvais de voyages. Le jour où j’ai quitté ces montagnes, j’étais pleine d’énergie. J’avais envie d’aller traverser le monde. J’ai été élevée par un père de culture paysanne et par une mère de culture éducation populaire, avec l’idée que le dessin, le théâtre, la poterie, la danse, le chant participaient de l’épanouissement des êtres. Cela se retrouve dans Le port a jauni.

Comment a commencé l’aventure du Port a jauni ?

À l’origine, Le port a jauni est une association avec pour idée de publier de façon sporadique des livres. Il s’agit au départ de travailler une médiation artistique autour de ces livres. Très rapidement une famille affective s’est constituée avec Zeynep Perinçek, Géraldine Hérédia, Thomas Azuélos entre autres que l’on retrouve toujours aujourd’hui dans Le port a jauni. Une chanson de Jacques Menichetti “Il pleut sur Marseille” nous a inspiré le nom que nous avons choisi. Il faut s'installer au Vieux Port , les pieds dans l’eau, un jour de pluie, en fin de journée. Et là, pendant quelques instants, tout se colore de jaune...

Le premier projet élaboré autour d'une thématique commune avec des enfants était : « Dans la rue, j’ai vu... ». Des ateliers ont eu lieu à Casablanca, à Diyarbakir, au Caire, à Arles, à Marseille, à l'issue desquels les textes des enfants ont été regroupés dans une publication. Cela faisait beaucoup rire les enfants des villes où nous nous rendions de lire ce que les autres avaient vu dans la rue.

Les premiers albums, Le balayeur de poussière et Couleurs, étaient en français. Ensuite, l’histoire du Port a jauni se confond beaucoup avec mon propre parcours : à partir de 2006-2007, j’ai repris des études d’arabe et j’ai rédigé une thèse sur la littérature jeunesse et les livres pour enfants de création arabe en Égypte, en Syrie et au Liban. C’est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à réfléchir à la question du bilingue. La roue de Tarek دولاب طارق a été mon premier livre bilingue.

Pourquoi éditer des livres bilingues arabe-français ?

Apprendre l’arabe a été pour moi une révolution intérieure, une découverte émotionnelle et sensorielle, de douceur et d'humour, qui m'a ouvert de nouveaux champs de pensée. Je suis convaincue que l’on peut avoir des émotions aussi fortes et faire le même voyage à travers une langue plus proche, une langue latine. Le fait de mettre ces deux langues ensemble, le français et l’arabe, c'est d’abord revendiquer que par la langue on accède à la culture, à la littérature, à la compréhension de ce qui est dit dans les morceaux de musique, mais c’est aussi explorer à l'intérieur de soi des espaces émotionnels nouveaux.

L’envie de faire coexister ces deux langues vient aussi du constat affligeant que la langue arabe n’a de visibilité publique en France que dans les contextes qui relèvent de l’alimentaire (boucherie halal, viande halal) et du religieux (avec les mosquées) alors que le champ qu’ouvre l’apprentissage de l’arabe, c’est avant tout la vaste prairie fleurie de la poésie. L’enjeu est aussi de relier la langue arabe à un contexte poétique et artistique.

La question que je me pose c’est pourquoi il n’y a pas plus de gens qui apprennent l’arabe, compte tenu de l'imbrication très forte qu'il y a entre la culture française et les cultures arabes, entre l’histoire de la France et celle des pays du Monde arabe, compte tenu de la présence en France de gens qui sont, pour mille et une raisons, en lien avec le Monde arabe. Pourquoi est-ce qu’à Marseille on n’apprend pas d’abord l’arabe et ensuite l’espagnol et l’italien ? Cela me paraît relever de la connaissance du monde dans lequel on est.

Une des caractéristiques des albums du Port a jauni est de jouer avec le double sens de lecture, pourquoi ?

Mettre les langues ensemble n’est pas une invitation au voyage dans le sens exotique du mot, c’est une invitation au déplacement. Le simple fait de voir les deux langues côte à côte induit un début de déplacement émotionnel et sensoriel qui va de pair avec le double sens de la lecture. D’autres éditeurs ont fait des éditions bilingues bien avant nous mais j’ai envie de rendre hommage au livre illustré par Raouf Karray, Naissance d’un voyage مولد نجمة (éditions Grandir), bien antérieur à l’expérience du Port a jauni. Je voyais pour la première fois un vrai travail de réflexion éditoriale sur comment mettre en présence des langues qui fonctionnent dans un sens différent. À partir de là s’est posé comme principe de base de faire des livres qui tissent les deux langues ensemble sans qu’il y ait un vrai et un faux, une langue qui serait à l’endroit et l’autre à l’envers, un bon ou un mauvais sens de lecture. Au Port a jauni, nous essayons d’y répondre de mille et une façon et cela ne cesse d’évoluer. Dans un album narratif, il faut que le livre joue de façon pertinente avec la narration. Si c’est un enfant qui court derrière sa roue, comme dans La roue de Tarek دولاب طارق, le livre est en format calendrier et tourne tantôt dans le sens de lecture du français, tantôt dans le sens de lecture de l’arabe. Le moment de changement de sens de lecture peut aussi correspondre à un basculement de l’histoire. C’est le cas dans la série Les ventures de Zoë, quand on plonge dans l’imaginaire de cette petite fille. La complexité éditoriale se transforme ainsi en jeu.

La roue de Tarek دولاب طارق

Parfois il n’est pas possible de jouer avec le sens de la lecture. Quand c’est un achat de droits, il y a souvent une évolution narrative qui ne permet pas de trouver le moment où on va pouvoir tourner le livre. Dans ce cas-là, nous gardons le sens de lecture donné par l’illustration. Si l’illustrateur est arabe, quand je dis arabe c’est à dire qu’il est lettré en arabe et qu’il a un patrimoine visuel référencé arabe, on sent que l’énergie de l’illustration va de droite à gauche. Cela fait faire un déplacement au lecteur francophone. Mais pour les jeunes, c’est assez naturel parce qu’ils sont déjà habitués à lire des mangas.

En ce qui concerne la poésie, souvent il y a un poème par page. Que la lecture commence par le premier ou le dernier poème importe peu, le lecteur ouvre le livre avec la porte d’entrée de l’arabe ou du français et le recueil s'égrène dans un sens ou dans l’autre. Lorsqu’il s’agit d’un long texte, Tireurs sportifs الرماة الرياضيون de Golan Haji par exemple, la consigne donnée au poète est que ce poème ne sera pas le même si on le lit de A à Z ou de Z à A mais qu’il pourra être lu dans les deux sens.

Vous jouez en revanche peu sur la typographie et la calligraphie arabes, pourquoi ?

Le port a jauni est une aventure en construction perpétuelle. Aujourd’hui, il y a déjà la volonté de chercher un écho graphique entre les polices de caractère du français et de l’arabe avec Jana Traboulsi, graphiste spécialiste de l’histoire de la calligraphie. Elle nous conseille systématiquement sur le mariage possible entre les polices de caractères arabes et françaises. J’ai toutefois conscience que les ouvrages peuvent encore progresser, que le texte et le poème soient plus imbriqués graphiquement et de manière plus harmonieuse.

Quelles sont les problématiques que vous rencontrez dans la traduction de l’arabe vers le français ?

Les questions qui se posent sont les mêmes que pour la traduction littéraire en général. Pour la littérature jeunesse, la question de l’oralité de la langue est importante. Lorsque l’on traduit un texte, on s’entraîne à le lire. Au moment de la réception, qu’est-ce qui va faire écho? Dans l’album Sept vies سبع أرواح par exemple, il y a la phrase “Personne ne sait qui je suis, je suis “ashwâ’î” (عشوائي). “Achwâ’î” peut être traduit par “désordonné” mais là le dessin montre le portrait de Mohieddine Ellabad qui était tout sauf un homme désordonné. Il est une figure presque anarchiste, quelqu’un qui a révolutionné, qui a changé le regard du rapport à l’image dans le Monde arabe. Du coup, c’est la traduction “anarchique” qui a été retenue.

Sept vies سبع أرواح

L’essentiel de la difficulté quand on met deux langues en présence, c’est la question du niveau de langue choisi. Dans la littérature jeunesse française, une certaine oralité de la langue à l’écrit est convenue et partagée. Quand les textes viennent du français et qu’ils sont traduits en arabe, ils ont intégré cette oralité de la langue à l’écrit. Comment rendre cela en arabe? Comment rendre l’oralité d’une langue en arabe sachant que l’oralité est plurielle? C’est une vraie question. Je fais des livres qui sont destinés à être oralisés, par ceux qui savent lire pour ceux qui ne savent pas encore lire. J’essaie de relier la langue à son oralité comme le font plusieurs de mes collègues professeurs d’arabe en France qui prêchent le fait qu’il n’y a pas deux langues en arabe (le dialecte oral et populaire/l’arabe classique, standard et lettré). Le linguiste Manuel Sartori travaille à montrer qu’il y a une porosité constante entre les langues orales et l’arabe écrit. Et le plurilinguisme à l’intérieur d’une langue est réel dans toutes les langues. Le Français qui dit qu’il ne connaît que le français est déjà au moins trilingue : la langue de la rue, la langue de l’école et la langue de la maison. Trois langues avec un vocabulaire et des structures différentes. La langue qu’il écrit en est encore une autre. Le travail que nous faisons est aussi de montrer que finalement il n’y a pas tant de distance que cela entre l’oral et l’écrit,y compris dans la langue arabe !

Les albums pour enfants sont généralement vocalisés en arabe pour faciliter la lecture. Au Port a jauni ce n'est pas le cas. Pourquoi ?

Je me souviens de la jubilation d’arriver à lire mes premiers mots et je me souviens aussi que j’ai réussi à les lire alors qu’ils n’étaient pas vocalisés et que je les connaissais. Les lecteurs qui ne sont pas arabes, qui sont en apprentissage ou qui ont une connaissance lacunaire ont en effet besoin d’être aidés dans leur lecture mais il me semble que leur donner l’accès à l’oralité du texte est plus important que de leur proposer un texte vocalisé à lire. C’est pourquoi j’ai pensé à accompagner les livres d’un support sonore. Sur les salons du livre, il est fréquent que quelqu’un d’arabophone me dise qu’il n’arrive pas à lire le français, et inversement un francophone qu’il ne sait pas lire l’arabe. Il y a un désir de lire la langue de l’autre et à l’inverse de l’espagnol, on ne peut pas s’amuser à la lire parce que ce n’est pas le même alphabet. Si je veux être logique, il faut donner accès à l’oral. Le projet des livres sonores c’est de mettre en libre écoute sur notre site les livres les uns après les autres (à raison de dix par an minimum). Ces enregistrements sont une mise en scène sonore des textes en arabe et en français. Des chanteurs, des acteurs disent le texte de l’album ou les poèmes. Faire des livres bilingues, cela peut vouloir dire traduire un album arabe en français et le mettre en page sous forme bilingue. Cela peut aussi vouloir dire traduire des images en mots, traduire le monde en poésie et traduire des langues écrites dans leur oralité. Traduire dans le sens arabe de “naqala” (نقل), “voyager”, “se déplacer”. Ainsi, tout comme on travaille sur la poésie qui est une forme de traduction du monde, on traduit des images en mots et des poèmes dans une mise en scène sonore.

Vous publiez en bilingue à la fois des albums de la littérature jeunesse arabe et des auteurs contemporains arabes ou français, comment s’opère le choix des textes publiés et de l’illustration qui l'accompagne ? 

Le corpus de textes découle d’une part d’œuvres qui ont déjà été publiées dans le Monde arabe et qui sont choisies parce qu’elles font partie d’un patrimoine attesté, comme les écrits de Mohieddine Ellabad, ou parce qu’elles m’ont marquée profondément. Le poussin n’est pas un chien (Katkout كتكوت) de Hilmi Touni, par exemple, est un livre qui a engagé pour moi le chemin de la thèse.

De l’autre, il y a les créations contemporaines. Le choix part généralement d’une émotion, le texte ou les images, il n’y a pas de règle même si c’est quand même souvent les images qui sont premières chez moi. Lorsque je me retrouve dans l’atelier de l’illustrateur marseillais Arno Célérier et que je vois un immense tableau noir avec dessus une espèce de forme de dentelle et de grosses masses, je pense immédiatement à la Mu’allaqa المعلقة d’Imru’ al-Qays. Cela me fait penser à un souffle qui frotte une pierre. Je donne ce thème du frottement des matières au poète et cela donne Poèmes de roches et de brumes أشعار الصخور والضباب.

Poèmes de roches et de brumes أشجار الصخور والضباب

Pour le recueil intitulé Les chaises الكراسي, je trouvais la série de gravure de Chlotilde Staës absolument magnifique. J’ai donné à Raphaële Frier la thématique de “toutes les chaises qui ont compté dans votre vie” en lui parlant de l’objet comme convocation de la mémoire comme le café chez Mahmoud Darwich. Je lui ai lu le poème où il dit “Je me languis du café de ma mère”. Je donne la consigne que cela parle aux enfants et Raphaële Frier a choisi neuf chaises qui ont été importantes dans sa vie. Je cherche toujours le poète qui, d’après moi, pourrait s’approprier la thématique, peu importe qu’il s’appelle Golan Haji ou Carl Norac.

Parfois le texte est dans les cartons depuis longtemps et c’est la visite de l’atelier d’un artiste dont je découvre le travail qui déclenche tout. Un livre naît de l’intuition d’une rencontre entre un corpus d’images et un poème.

Qui sont les lecteurs du Port a jauni ?

Nos lecteurs sont avant tout les enfants, mais pas seulement. Sur les salons du livre, parmi les gens qui achètent nos livres, il y a des artistes, des gens qui voient dans un livre une puissance émotionnelle portée par l’image ou par le texte. Après, il y a toute personne qui a un lien avec le Monde arabe. Je n’ai aucun doute sur le fait que ces livres pourraient avoir aussi un lectorat dans le Monde arabe. Mais là le chemin est encore long à parcourir. Comment faire arriver ces livres au lecteur arabe, aux enfants dans les écoles bilingues qui seraient très contents de les écouter dans ces deux langues avec de bons acteurs et de bons chanteurs, francophones et arabophones ? L’enjeu n’est pas tellement de vendre les livres mais plutôt de faire des partenariats éditoriaux. Pour le moment, malgré les efforts, cela n’a rien donné. Les éditeurs arabes trouvent cela d’une audace folle mais ils n’y croient pas. Tout est encore à construire.

Avez-vous pensé à des déclinaisons pour prolonger la magie des livres ?

Les expositions sont une autre traduction possible. Comment peut-on inviter à une déclinaison corporelle et sensorielle du livre ? Nos expositions sont pensées avec des dessins originaux, parce qu’il y a dans la matière originelle des dessins quelque chose que la reproduction ne peut pas induire. Les expositions agrandissent aussi les images des livres, l’enfant se retrouve devant des panneaux qui font 80 cm sur 2 mètres de haut. Des casques d’écoute sont mis à disposition. Là on invite à ce déplacement vers la traduction sonore. Puis il y a le jeu. Une dizaine de mots clés sont extraits de chaque livre, par exemple des mots liés au champ sémantique de la mer pour l’album L’enfant bleu الطفل الأزرق. On a le dessin, le mot en français et le mot en arabe, sa prononciation en arabe et deux séries de jeux possibles. Avec les « buzzers », l’enfant peut appuyer, écouter le mot, s’enregistrer et entendre comment il l’a prononcé. L’autre jeu consiste à dessiner ces mots comme une calligraphie en s’entraînant à former les lettres. Les bibliothèques peuvent mettre à disposition tout ce matériel pour que l’enfant joue en autonomie. Il y a encore d’autres explorations à faire avec la chanson. Cela viendra.

Exposition "D'une langue à l'autre"


Pour aller plus loin

  • Mathilde Chèvre est née en 1972. Dans les années soixante-dix, ses parents vivaient dans un petit village près de Blida et les premières années de sa vie ont été bercées par le chant des femmes algériennes. Fille de technicien agricole, elle a ensuite passé son enfance dans les Pyrénées orientales. Elle a suivi une formation universitaire multiple, en arts plastiques, Histoire, sociologie et a soutenu une thèse en études arabes dédiée à la littérature jeunesse ; autant de chemins empruntés qui se rejoignent dans Le port a jauni. Elle a 23 ans lorsque, boursière, elle effectue son premier séjour en Égypte qui amorcera une longue période d’allers-retours vers ce pays. En 2006, elle est à Damas pour compléter sa formation linguistique et écrire sa thèse.
    Les activités du Port a jauni commencent en 2001 avec les ateliers. En 2015, l’activité éditoriale s’organise et se développe autour de la publication d’albums et de livres de poésie bilingues.